Le tarot fascine depuis des siècles, et une grande partie de ce mystère tient à ses liens supposés avec l’Égypte antique. Depuis le XVIIIe siècle, occultistes et cartomanciens ont bâti tout un imaginaire reliant les 78 cartes du tarot aux divinités du Nil, à Thot, dieu de l’écriture, et aux rituels funéraires pharaoniques. Si les historiens s’accordent aujourd’hui à démontrer que le tarot est né en Italie au XVe siècle, cette théorie égyptienne n’a jamais cessé d’irriguer la création de jeux ésotériques modernes. De Court de Gébelin à Aleister Crowley, en passant par les illustrateurs contemporains, la mythologie égyptienne a façonné une esthétique et une symbolique propres à de nombreux tarots. Cet article retrace cette influence, entre héritage historique contesté et créativité artistique bien réelle.
Origines égyptologiques du tarot : mythe ou réalité historique
L’idée d’une origine égyptienne du tarot repose sur une conviction ancienne et largement répandue chez les auteurs antiques eux-mêmes : celle d’une civilisation égyptienne si ancienne qu’elle aurait été la source de nombreuses traditions religieuses et mythologiques ultérieures. Hérodote affirmait déjà que
« presque tous les personnages divins sont venus en Grèce de l’Égypte […] car [ils] existent chez les Égyptiens de tout temps »
. Cette croyance en un monogénisme culturel, où l’Égypte serait la matrice de nombreuses civilisations, a nourri des siècles plus tard l’hypothèse d’un tarot égyptien.
Pourtant, les documents historiques sur le tarot racontent une tout autre histoire. Le premier témoignage daté remonte à 1393, lorsque le peintre français Jacquemin Gringonneur enlumina des cartes pour le roi Charles VI, en s’inspirant de modèles vénitiens. Un autre jeu, longtemps attribué à tort à Mantegna et daté de 1400, subsiste également en partie à la Bibliothèque nationale. Rien, dans ces sources, ne relie le tarot à l’Égypte pharaonique : ses racines sont italiennes et médiévales.
La théorie d’antoine court de gébelin et le livre de thot
C’est en 1781 que l’historien et franc-maçon français Antoine Court de Gébelin popularise la thèse égyptienne dans son ouvrage Le Monde Primitif. En étudiant le Tarot de Marseille, il croit y déceler un lien profond avec les traditions égyptiennes et affirme que les arcanes majeurs renferment une connaissance cachée, héritée des mystères des civilisations antiques. Selon cette hypothèse, le mot « Tarot » proviendrait de « Ta-Rosh », une doctrine égyptienne associée à Mercure, tandis que le jeu lui-même serait la survivance déguisée du Livre de Thot, ce dieu égyptien de la sagesse et de la magie censé détenir la connaissance divine.
Cette théorie, séduisante mais dénuée de fondement archéologique, a eu un succès considérable. Elle repose davantage sur une intuition symbolique que sur une démonstration rigoureuse : Court de Gébelin croyait également retrouver des équivalents du tarot dans une inscription chinoise datée de 1120 et dans des tablettes hindoues représentant les avatars de Vishnou, ce qui trahit la fragilité méthodologique de sa démarche.
Éliphas lévi et la synthèse ésotérique franco-égyptienne
Après Court de Gébelin, c’est Jean-François Alliette, dit Etteilla, qui prolonge et systématise l’hypothèse égyptienne. Il prétend que le tarot proviendrait d’une réunion secrète de mages égyptiens tenue en 2170 avant J.-C. sous la présidence d’Hermès Trismégiste. Contrairement à Court de Gébelin, Etteilla estime que le tarot a perdu ses caractéristiques originelles au fil des siècles et entreprend de lui « restituer » sa forme primitive en renumérotant les cartes et en redessinant les figures. Son ouvrage, Le Livre de Thot, comportant 78 cartes d’inspiration égyptienne, devient une référence majeure pour les interprétations ésotériques ultérieures.
Dans la lignée d’Etteilla, l’abbé Alphonse Louis Constant, plus connu sous le nom d’Éliphas Lévi, développe une synthèse originale entre l’imaginaire égyptien et la Kabbale hébraïque. Il associe chaque arcane majeur à une lettre de l’alphabet hébreu, tissant un système de correspondances complexe entre planètes, signes du zodiaque, nombres et éléments alchimiques. Cette fusion franco-égyptienne, bien qu’elle s’éloigne considérablement de la mythologie égyptienne authentique, structure encore aujourd’hui une large part de la symbolique tarologique occidentale.
Les fouilles archéologiques et l’absence de preuves cartomantiques dans l’égypte antique
Aucune découverte archéologique n’atteste l’existence de cartes à jouer, divinatoires ou non, dans l’Égypte pharaonique. Les papyrus, stèles et inscriptions retrouvés dans la vallée du Nil ne mentionnent jamais de support cartomantique comparable au tarot. L’hypothèse égyptienne a d’ailleurs été contestée dès le XIXe siècle : l’Anglais W. A. Chatto en 1848, puis le Français Boiteau en 1854, ont proposé d’autres origines, notamment hindoues, transmises en Europe par les populations tziganes arrivées en 1417.
Le décalage chronologique est en réalité l’argument le plus solide contre la thèse égyptienne : les cartes de tarot les plus anciennes connues datent de la fin du XIVe siècle, soit près de mille cinq cents ans après la fin de la civilisation pharaonique classique. L’origine du jeu demeure discutée, mais la piste italienne du XVe siècle reste la mieux documentée.
Le rôle de la Rose-Croix et de la franc-maçonnerie dans la diffusion du mythe égyptien
La diffusion de la théorie égyptienne du tarot doit beaucoup aux réseaux occultistes et maçonniques du XVIIIe et du XIXe siècle. Court de Gébelin lui-même était franc-maçon, un milieu particulièrement réceptif aux récits d’une sagesse initiatique transmise depuis l’Antiquité égyptienne. Les courants rosicruciens, qui revendiquaient un héritage ésotérique remontant à l’Égypte et à l’Orient ancien, ont contribué à ancrer cette croyance dans la culture occulte occidentale, où elle continue d’alimenter l’imaginaire de nombreux tarots contemporains.
Le tarot égyptien de kier et l’iconographie hiéroglyphique
Au-delà du débat historique, la mythologie égyptienne a inspiré directement la création de jeux de tarot à part entière, conçus pour incarner visuellement cet héritage supposé. Ces tarots ne prétendent pas restituer une pratique antique authentique, mais proposent une relecture artistique et symbolique du tarot traditionnel à travers le prisme égyptien.
Les 22 arcanes majeurs réinterprétés selon le panthéon d’osiris, isis et horus
Dans ces tarots à thématique égyptienne, les figures traditionnelles du tarot occidental sont remplacées ou associées aux grandes divinités du panthéon du Nil. Osiris, seigneur du monde souterrain et protecteur des défunts, Isis, magicienne protectrice et mère d’Horus, ainsi qu’Horus lui-même, héritier et garant de la permanence monarchique, offrent des correspondances naturelles avec les arcanes majeurs liés au pouvoir, à la mort et à la renaissance. Cette triade familiale, centrale dans la mythologie égyptienne, permet de reconstruire une narration cohérente à travers la séquence des 22 arcanes.
Symbolique des scarabées, ankh et œil d’horus dans les arcanes mineurs
Les arcanes mineurs de ces jeux se prêtent particulièrement bien à l’intégration de symboles égyptiens familiers. Le scarabée, associé au soleil levant et à la renaissance, évoque le cycle éternel de la vie. La croix ankh, représentation d’une cordelette nouée symbolisant le souffle vital, apparaît fréquemment comme signe de protection. L’œil d’Horus, quant à lui, incarne une dimension protectrice et guérisseuse. Ces éléments, empruntés à l’iconographie religieuse égyptienne authentique, permettent d’ancrer visuellement les arcanes mineurs dans un univers cohérent, même lorsque leur interprétation divinatoire reste étrangère aux croyances égyptiennes d’origine.
Correspondances entre les maisons de vie égyptiennes et les structures tarologiques
Certains créateurs de tarots égyptisants tentent d’établir des ponts entre l’organisation sacerdotale égyptienne, notamment les « Maisons de vie » attachées aux temples où étaient conservés et transmis les textes sacrés, et la structure divinatoire du tarot. Ces correspondances relèvent davantage d’une construction ésotérique moderne que d’une continuité historique avérée, mais elles participent à l’attrait de ces jeux en leur conférant une profondeur symbolique supplémentaire, inspirée du rôle central que jouait l’écrit sacré dans la civilisation du Nil.
Le tarot de thoth d’aleister crowley et la kabbale égyptisée
Parmi les tarots les plus influents à s’inspirer explicitement de la mythologie égyptienne figure le Tarot de Thoth, conçu par l’occultiste britannique Aleister Crowley. Le nom même de ce jeu renvoie directement au dieu égyptien de la sagesse et de l’écriture, dans la continuité de la théorie initiée par Etteilla avec son propre Livre de Thot.
Synthèse entre thot, dieu de l’écriture, et l’arcane du magicien
Dans la mythologie égyptienne, Thot est représenté sous la forme d’un homme à tête d’ibis, parfois surmontée du disque lunaire. Inventeur de l’écriture, magicien, gardien de la lune et donc maître du temps et des cycles cosmiques, il est aussi vizir de Rê et symbole de sagesse. Cette figure correspond naturellement à l’arcane du Magicien dans le tarot, celui qui maîtrise les éléments et les outils de la création. Crowley construit ainsi une synthèse où le dieu égyptien de l’écriture sacrée devient l’archétype de la maîtrise ésotérique.
Influence de l’illustratrice lady frieda harris sur l’esthétique néo-égyptienne
La réalisation visuelle du Tarot de Thoth doit beaucoup à l’artiste Lady Frieda Harris, qui a peint les cartes sous la direction de Crowley. Son travail combine des éléments géométriques, des influences art déco et une iconographie évoquant l’Égypte antique, contribuant à façonner une esthétique néo-égyptienne distincte des représentations plus classiques du Tarot de Marseille. Cette collaboration illustre bien comment l’inspiration égyptienne dans le tarot moderne passe autant par l’image que par le texte théorique.
Le livre des morts égyptien comme source d’inspiration pour l’arcane de la mort
Le Livre des Morts égyptien, recueil de formules destinées à accompagner le défunt dans son passage vers l’au-delà, constitue une source d’inspiration naturelle pour l’arcane de la Mort dans les tarots à thématique égyptienne. Le mythe d’Osiris, tué par son frère Seth puis ramené à la vie par Isis avant de devenir seigneur du monde souterrain, offre un modèle narratif puissant pour cette carte, généralement associée non à une fin définitive mais à une transformation et à un passage vers un nouvel état.
La déesse maât et l’arcane de la justice dans la cosmogonie crowleyenne
Maât, déesse des ordres cosmique, politique et social, incarne la vérité et la justice dans la mythologie égyptienne. Représentée avec une plume d’autruche sur la tête, elle est la référence à laquelle tout défunt doit rendre compte de ses actions. Cette figure trouve un écho évident dans l’arcane de la Justice, et Crowley l’intègre explicitement dans sa cosmogonie, faisant de la balance et de la plume des symboles communs entre la religion égyptienne et l’ésotérisme tarologique moderne.
Panthéon égyptien et attribution symbolique des arcanes majeurs
Au-delà des tarots explicitement égyptisants, plusieurs correspondances symboliques entre divinités du Nil et arcanes majeurs se sont imposées de manière relativement stable dans la littérature ésotérique.
Isis et l’arcane de la papesse : maternité, mystère et initiation
Isis, fille de Nout et de Geb, sœur et épouse d’Osiris, est présentée dans la mythologie égyptienne comme une magicienne puissante qui rassemble le corps démembré de son époux et lui redonne vie. Protectrice des enfants et épouse fidèle, elle incarne un mystère féminin lié à la fécondité et à la transmission d’une connaissance cachée. Ces attributs en font une correspondance naturelle avec l’arcane de la Papesse, figure énigmatique associée au secret, à l’intuition et à l’initiation dans le tarot traditionnel.
Anubis, gardien des enfers, et sa correspondance avec l’arcane du jugement
Anubis, représenté sous l’apparence d’un homme à tête de canidé, est le patron des embaumeurs et le gardien des nécropoles. Il accueille les défunts dans l’au-delà et intervient lors de la pesée du cœur : c’est lui qui place le cœur du mort sur l’un des plateaux de la balance, face à la plume de Maât, tandis que Thot note le résultat qui déterminera le droit du défunt à accéder à l’autre monde. Ce rôle de passeur et d’arbitre entre les mondes en fait une figure associée à l’arcane du Jugement, carte du tarot qui évoque précisément le passage, l’évaluation et le renouveau.
Râ, dieu solaire, et l’arcane du soleil dans les jeux à thématique pharaonique
Rê, représentation du soleil source de vie, figure parmi les divinités les plus anciennes du panthéon égyptien, son culte étant originellement situé à Héliopolis avant de se développer dans tout le royaume. Il est parfois représenté sous l’apparence d’un faucon surmonté d’un disque solaire, ou sous la forme d’une barque évoquant son voyage quotidien dans le ciel. Cette symbolique solaire s’accorde naturellement avec l’arcane du Soleil, carte associée à la vitalité, à la clarté et à l’épanouissement dans la tradition tarologique, ce qui explique sa présence récurrente dans les jeux à thématique pharaonique.
Rituels funéraires égyptiens et symbolisme divinatoire du tarot
Les rites funéraires égyptiens, en particulier ceux liés au jugement de l’âme, occupent une place centrale dans l’imaginaire des tarots égyptisants, dans la mesure où ils mettent en scène des thèmes universels de transformation, de vérité et de protection que le tarot cherche également à explorer.
La pesée de l’âme devant osiris et l’arcane de la justice
Le rituel de la pesée de l’âme constitue l’un des épisodes les plus connus de la mythologie funéraire égyptienne. Le défunt comparaît devant Osiris, seigneur du monde souterrain, tandis qu’Anubis dépose son cœur sur l’un des plateaux de la balance et la plume de Maât sur l’autre. Thot consigne alors le résultat, dont dépend l’accès du défunt à l’au-delà. Cette scène, qui associe pesée, vérité et jugement, entre en résonance directe avec l’arcane de la Justice du tarot, carte représentant traditionnellement une balance et évoquant l’équilibre, l’équité et les conséquences des actes.
Les amulettes protectrices et leur transposition dans les arcanes mineurs
Les Égyptiens accordaient une importance considérable aux amulettes protectrices, dont plusieurs symboles se retrouvent transposés dans les arcanes mineurs des tarots égyptisants. Le pilier Djed, assimilé à l’épine dorsale d’Osiris et symbole de stabilité, ou encore l’uraeus, ce cobra dressé incarnant la puissance vivificatrice des eaux et l’équilibre cosmique, illustrent cette richesse symbolique. Ces objets, porteurs d’une protection magique dans la religion égyptienne authentique, sont réemployés dans certains jeux pour enrichir la portée divinatoire des cartes numérales, en associant chaque symbole à une qualité protectrice ou à un présage particulier.
Jeux de tarot contemporains inspirés de la mythologie égyptienne
La fascination pour l’Égypte antique continue d’alimenter la création de tarots contemporains, qui oscillent entre fidélité archéologique revendiquée et libre réinterprétation artistique.
Le tarot égyptien de silvana alasia et ses correspondances astrologiques
Le Tarot Égyptien de Silvana Alasia, illustré par cette artiste italienne et accompagné d’un texte de Riccardo Minetti, fusionne les éléments de la vie, de la religion et de la culture de l’Égypte antique avec l’iconographie classique du tarot. Ce jeu de 78 cartes, composé de 22 arcanes majeurs et 56 arcanes mineurs, puise en partie son inspiration dans le tarot créé par l’occultiste Paul Christian à la fin du XIXe siècle. Les illustrations, peintes sur un support évoquant le papyrus, mettent en scène des divinités égyptiennes, des hiéroglyphes et des scènes de la vie quotidienne. Les arcanes mineurs y intègrent des symboles tels que les oiseaux, considérés comme des messagers des dieux, les singes liés à Thot et symbolisant l’intelligence, les serpents évoquant à la fois le danger et la régénération, ou encore les scarabées associés à la renaissance. Ce jeu, riche en symbolisme, s’adresse davantage aux passionnés d’Égypte antique et d’art ésotérique qu’aux débutants, en raison de sa complexité.
Le ancient egyptian tarot de clive barrett et sa fidélité archéologique
D’autres créateurs de tarots égyptisants revendiquent une démarche plus proche de la reconstitution archéologique, en s’appuyant sur l’iconographie réelle des tombeaux, temples et papyrus égyptiens plutôt que sur les seules théories ésotériques du XVIIIe siècle. Ces jeux cherchent à representer les divinités et symboles égyptiens avec davantage de rigueur historique, tout en conservant la structure classique du tarot en 78 cartes héritée de la tradition occidentale.
Renouveau néo-païen et intégration des dieux égyptiens dans les tarots ésotériques modernes
Le renouveau contemporain des spiritualités néo-païennes a également favorisé l’intégration des divinités égyptiennes dans de nouveaux tarots ésotériques. Ce mouvement s’inscrit dans la continuité historique tracée par Court de Gébelin, Etteilla et Crowley, tout en l’adaptant aux sensibilités actuelles, où le tarot est de plus en plus perçu comme un outil de développement personnel et de méditation plutôt que comme un simple instrument de divination de l’avenir. Cette évolution confirme la vitalité durable du mythe égyptien du tarot, qui continue d’inspirer artistes et créateurs bien au-delà de sa validité historique contestée.
