Pourquoi le tarot traditionnel contient-il 78 cartes symboliques ?

Le tarot traditionnel se compose de 78 cartes : 22 arcanes majeurs et 56 arcanes mineurs répartis en quatre suites. Cette architecture n’est pas arbitraire : elle résulte d’une lente évolution historique, depuis les jeux de cour de la Renaissance italienne jusqu’aux systèmes ésotériques élaborés par les occultistes des XVIIIe et XIXe siècles. Chiffres, couleurs, figures et symboles se sont progressivement enrichis de correspondances avec la kabbale, l’astrologie et l’alchimie. Comprendre pourquoi le tarot compte précisément 78 lames permet de mieux saisir la logique interne du jeu, la complémentarité entre ses deux grandes familles de cartes, et la manière dont cette structure a traversé les siècles jusqu’aux jeux Rider-Waite ou Marseille que l’on utilise aujourd’hui.

Origines historiques du jeu de tarot à 78 cartes

Le jeu de tarot apparaît en Europe au XVe siècle sous la forme d’un jeu de cartes de cour, sans dimension mystique particulière. Les témoignages historiques les plus anciens remontent à la fin du XIVe siècle : en 1393, le peintre français Jacquemin Gringonneur réalise des cartes enluminées pour le roi Charles VI, dont dix-sept exemplaires sont aujourd’hui conservés à la Bibliothèque nationale. Ces cartes à fond doré et bord d’argent, sans inscriptions ni nombres, s’inspirent de modèles vénitiens. L’origine exacte du tarot demeure toutefois obscure, et les hypothèses avancées au fil des siècles (Égypte ancienne, Inde, transmission par les peuples tziganes) n’ont jamais été confirmées de façon définitive.

Les tarots de marseille et leur héritage iconographique

Le tarot de Marseille constitue l’un des modèles historiques dont les arcanes majeurs sont restés fidèles aux figures traditionnelles. Il se distingue des variantes régionales comme le tarot suisse de Schaffhouse, le tarot italien (où le Pape est remplacé par Jupiter et la Papesse par Junon) ou le tarot de Francfort, dans lequel les Bâtons deviennent des Carreaux, les Épées des Piques et les Deniers des Trèfles. Cette iconographie, transmise par gravures successives depuis le XVIIIe siècle, a servi de socle à la plupart des jeux divinatoires ultérieurs.

Le Visconti-Sforza et l’apparition des premiers jeux complets

Parmi les jeux les plus anciens encore partiellement conservés figure un jeu daté de 1400, longtemps attribué à Mantegna, dont il subsiste aujourd’hui quatre exemplaires de 50 cartes à la Bibliothèque nationale. Ce jeu se composait de cinq séries de dix cartes : les Conditions de la vie, les Muses, les Arts libéraux, les Vertus et le Système céleste. Ces ensembles témoignent d’une volonté, dès la Renaissance, de structurer les cartes selon des catégories symboliques cohérentes, préfigurant l’organisation en arcanes majeurs et mineurs.

L’influence de la cartomancie italienne du XVe siècle

C’est en Italie, avec le jeu appelé tarocchi ou carte da trionfi (« cartes de triomphe »), que l’on trouve les premières traces attestées du tarot tel qu’on le pratique aujourd’hui. À l’origine, ce jeu servait exclusivement au divertissement des cours princières, sans aucune vocation divinatoire. L’invention de l’imprimerie au XVe siècle a ensuite permis de multiplier les cartes en circulation, mais jusqu’au XVIIIe siècle, le tarot restait surtout connu des princes et des populations itinérantes, en haut et en bas de l’échelle sociale.

Du jeu de cartes ludique à l’outil divinatoire ésotérique

La bascule vers l’interprétation mystique s’opère véritablement au XVIIIe siècle. L’occultiste suisse Antoine Court de Gébelin émet l’hypothèse que le tarot dériverait du Livre de Thot, texte sacré égyptien, et croit y retrouver des correspondances avec des inscriptions chinoises ou des tablettes hindoues. Cette thèse égyptienne sera reprise par Etteilla, puis par Éliphas Lévi, avant d’être contestée dès le milieu du XIXe siècle par des chercheurs comme W. A. Chatto ou Boiteau, qui avancent plutôt une origine hindoue transmise par les peuples tziganes. C’est lorsque l’impression en couleur se développe que le tarot connaît un succès grandissant auprès des occultistes français, des psychanalystes jungiens, des cartomanciens romanis et des francs-maçons.

Structure numérique et symbolique des 22 arcanes majeurs

Les arcanes majeurs forment une série de 22 cartes numérotées de 0 à 21, considérées comme la colonne vertébrale symbolique du tarot divinatoire. Ils représentent ce qui est commun à l’expérience humaine : les grandes étapes du voyage vers la compréhension de soi et du monde. Lus dans l’ordre, ils racontent un récit unique, souvent appelé « voyage du Fou », qui mène de l’innocence initiale à l’accomplissement final.

Le bateleur et l’archétype du commencement

Le Bateleur, première carte numérotée du jeu, incarne la volonté, l’habileté et le potentiel brut au seuil de l’action. Il introduit le cycle des arcanes majeurs au même titre que Le Fou (carte 0) ouvre symboliquement le voyage initiatique : l’un représente l’énergie prête à se manifester, l’autre la naïveté et la liberté du départ. Selon certaines traditions occultistes, ces figures s’identifient également à des lettres spécifiques de l’alphabet hébreu, dites « lettres mères », rattachées au Bateleur, au Fou et à la Mort.

La roue de fortune et la symbolique du cycle karmique

La Roue de Fortune, dixième arcane majeur, évoque le mouvement perpétuel de la destinée : ce qui s’élève finit par s’abaisser, et inversement. Dans l’interprétation traditionnelle attribuée à Etteilla, cette carte symbolise la fortune, la prospérité et le destin lorsqu’elle apparaît à l’endroit, et l’augmentation ou la croissance lorsqu’elle est renversée. Les figures qui l’entourent (parfois un singe, un lapin ou un homme) illustrent le mouvement de la vie dans tous les règnes, tandis qu’un sphinx placé au sommet incarne la loi universelle des transmutations.

Le jugement et le monde comme clôture initiatique

Les deux dernières cartes de la série, le Jugement (XX) et le Monde (XXI), marquent l’aboutissement du parcours symbolique entamé par le Fou. Le Jugement évoque l’éveil, la réflexion et l’appel intérieur à répondre ; renversé, il traduit le doute de soi ou le refus d’entendre cet appel. Le Monde, quant à lui, signifie l’achèvement, la plénitude et la réussite du cycle. Ensemble, ils bouclent la trajectoire initiée par l’arcane zéro, où l’individu passe de l’inconscience à la connaissance intégrée de lui-même.

La numérologie pythagoricienne appliquée aux arcanes

Chaque arcane majeur est traditionnellement associé à un nombre interprété selon la Cabbale, mais aussi selon des grilles numérologiques plus larges. Les interprètes des XVIIIe et XIXe siècles ont ainsi cherché à faire correspondre chaque lame à une planète, un signe du zodiaque, une lettre hébraïque, un élément alchimique, une couleur et une note de musique. Cette accumulation de correspondances, loin d’être arbitraire, obéit à une logique de structures et de rythmes : les nombres ne sont jamais simplement juxtaposés, ils s’organisent en systèmes cohérents censés révéler des strates de signification superposées.

Organisation des 56 arcanes mineurs en quatre suites élémentaires

Aux 22 arcanes majeurs s’ajoutent 56 arcanes mineurs, répartis en quatre suites de 14 cartes chacune : Bâtons, Coupes, Épées et Deniers. Chaque suite comprend dix cartes numérotées de l’As au Dix, ainsi que quatre figures de cour (Valet, Cavalier, Reine, Roi). Alors que les arcanes majeurs renvoient à des influences profondes, liées au cheminement spirituel du consultant, les arcanes mineurs décrivent des situations concrètes du quotidien, sur lesquelles les décisions et comportements individuels peuvent avoir une influence directe.

Les bâtons et leur correspondance avec l’élément feu

Les cartes de Bâtons symbolisent ce qui motive et dynamise : le désir, l’élan vital, la passion et l’ambition. Associées à l’élément Feu dans la plupart des systèmes ésotériques, elles renvoient au domaine de l’action et de la créativité. Un tirage dominé par les Bâtons signale généralement une situation en mouvement rapide, où l’énergie et la concentration deviennent des enjeux centraux.

Les coupes et l’symbolisme de l’élément eau

Les Coupes gouvernent le monde émotionnel : sentiments, relations, intuition et créativité affective. Rattachées à l’élément Eau, elles indiquent que les émotions doivent être prises en compte avant toute décision rationnelle. Lorsqu’elles dominent un tirage, c’est souvent le cœur, plus que la raison, qui détient la clé de la situation observée.

Les épées et la représentation de l’élément air

Les Épées évoquent l’esprit rationnel : la réflexion, le mental, la communication et parfois le conflit. Associées à l’élément Air, elles traduisent la nécessité d’une clarté mentale plutôt que d’une réaction émotionnelle. Une carte d’Épées bien placée dans un tirage invite généralement à trancher, à formuler une vérité ou à sortir d’une indécision.

Les deniers et l’ancrage dans l’élément terre

Les Deniers, parfois appelés Pentacles, renvoient au plan matériel de l’existence : argent, possessions, santé, compétences et tout ce qui a une valeur tangible. Rattachés à l’élément Terre, ils invitent à porter attention aux questions pratiques et concrètes de la vie quotidienne. Il faut noter que les correspondances entre les quatre suites du tarot et les couleurs du jeu de cartes moderne varient considérablement selon les auteurs : certains associent les Deniers aux Piques, d’autres aux Carreaux ou aux Cœurs, sans qu’aucun consensus définitif ne se soit imposé.

Correspondances ésotériques entre le tarot et la kabbale

Dès le XVIIIe siècle, les occultistes ont tenté de relier la structure du tarot à la tradition kabbalistique hébraïque, en particulier à l’alphabet et à ses vingt-deux lettres. Ce rapprochement, bien que contesté sur le plan historique, a profondément marqué l’interprétation moderne des arcanes majeurs.

L’arbre de vie séphirotique et les 22 sentiers des arcanes majeurs

Selon cette tradition, chacune des 22 lames des arcanes majeurs correspondrait à l’une des 22 lettres de l’alphabet hébreu, elles-mêmes associées aux 22 sentiers reliant les dix sephiroth de l’Arbre de Vie. Cette structure comprend sept lettres dites « doubles », figurant le monde des planètes, douze lettres dites « simples », figurant les douze signes du zodiaque parcourus par le soleil au fil des saisons, et trois lettres dites « mères », rattachées symboliquement au Bateleur (l’Homme), au Fou et à la Mort.

Les travaux d’éliphas lévi sur l’alphabet hébraïque

Éliphas Lévi, disciple d’Etteilla et figure majeure de l’occultisme français du XIXe siècle, a largement contribué à diffuser l’hypothèse d’une origine égyptienne et kabbalistique du tarot. Il défend l’idée que les arcanes constituent un langage symbolique complet, où chaque lettre hébraïque apporte sa « signature céleste » à la carte correspondante. Ces travaux, bien que critiqués pour leur propension à ramener systématiquement chaque symbole à d’autres systèmes de pensée, ont durablement influencé la lecture ésotérique du tarot.

L’apport d’oswald wirth à la symbolique kabbalistique

Dans la continuité des travaux d’Éliphas Lévi, plusieurs auteurs occultistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ont cherché à préciser et systématiser les correspondances entre lettres hébraïques, nombres et arcanes majeurs. Ces recherches ont consolidé l’idée que chaque lame ne devait pas être considérée isolément, mais comme un élément d’un système global où les significations s’enrichissent mutuellement selon des règles de correspondance strictes.

Influence de l’astrologie et de l’alchimie sur la composition du tarot

Au-delà de la kabbale, l’astrologie et l’alchimie ont également façonné l’interprétation traditionnelle des 78 cartes. Chaque arcane majeur se voit ainsi attribuer, selon les auteurs, une planète, un signe astrologique et un élément alchimique, tandis que les arcanes mineurs se répartissent selon les quatre éléments classiques.

Les correspondances planétaires des arcanes majeurs

Les occultistes ont associé chaque arcane majeur à un astre : le Soleil, la Lune, ou encore les planètes visibles à l’œil nu. Ces correspondances ne sont pas figées : selon les auteurs consultés, les mêmes cartes peuvent se voir attribuer des significations astrologiques différentes. Cette diversité d’interprétations reflète la multiplicité des écoles occultistes qui se sont succédé depuis le XVIIIe siècle, chacune proposant sa propre grille de lecture sans qu’aucune ne fasse autorité absolue.

Les douze signes du zodiaque et leur lien avec les arcanes mineurs

Les douze signes du zodiaque trouvent également un écho dans la structure du tarot, notamment à travers les figures symboliques présentes sur certaines lames. Par exemple, dans l’interprétation de la Roue de Fortune, les figures placées aux quatre coins de la carte (un homme ou ange, un lion, un taureau, un aigle) renvoient aux quatre signes fixes du zodiaque : le Verseau pour l’Air, le Scorpion pour l’Eau, le Taureau pour la Terre et le Lion pour le Feu. Ces symboles rappellent aussi les quatre emblèmes chérubiniques évoqués dans le texte d’Ézéchiel et les quatre évangélistes de la tradition chrétienne.

Le grand œuvre alchimique dans l’iconographie du tarot de marseille

Certains chercheurs du XXe siècle ont avancé l’hypothèse que le tarot aurait originellement constitué une méthode de psychothérapie comparable à la psychanalyse moderne, dont les lames serviraient de thèmes de méditation prolongée sur plusieurs années, dans le cadre d’une « voie hermétique » menant à la réalisation du Grand Œuvre alchimique. Selon cette lecture, les 22 arcanes décriraient le parcours d’un individu partant dans la vie comme un Fou (arcane zéro) pour aboutir à la connaissance de soi et du monde, symbolisée par l’arcane 21. L’étudiant en occultisme utilisait alors chaque carte comme support de contemplation, en la reliant progressivement à d’autres cartes selon des structures de plus en plus complexes, entraînant simultanément sa capacité de concentration, de visualisation et de synthèse.

Le rôle du tarot de marseille et du Rider-Waite dans la standardisation à 78 cartes

Si la structure à 78 cartes s’est imposée comme référence, elle doit beaucoup à deux jalons historiques majeurs : la codification divinatoire proposée par Etteilla au XVIIIe siècle, puis la refonte iconographique opérée par Arthur Edward Waite et Pamela Colman Smith au début du XXe siècle.

Jean-baptiste alliette dit etteilla et la codification divinatoire

Jean-Baptiste Alliette, plus connu sous le pseudonyme d’Etteilla, est l’une des toutes premières figures à avoir systématisé l’usage divinatoire du tarot, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Sa prose est jugée vague et ses interprétations hasardeuses par certains commentateurs postérieurs, mais il a le mérite d’avoir proposé une lecture structurée des cartes, à l’endroit comme à l’envers. Il a notamment déplacé la position du Fou, le plaçant en fin de jeu (numéro 78) plutôt qu’au début, et attribué au Chariot le numéro 21 sous l’appellation de « Despote africain », des choix qui seront critiqués et corrigés par ses propres disciples, dont Éliphas Lévi.

Arthur edward waite et pamela colman smith face à la tradition marseillaise

C’est en 1909 que le mystique Arthur Edward Waite, accompagné de l’illustratrice Pamela Colman Smith, publie le jeu Rider-Waite-Smith. Cette version constitue une rupture majeure : c’est le premier jeu largement diffusé à présenter une illustration complète et narrative sur chaque carte, y compris les arcanes mineurs numérotés, qui se limitaient jusque-là à de simples motifs répétés (par exemple, trois coupes dessinées sans scène associée). Cette innovation a rendu le tarot beaucoup plus accessible aux débutants, chaque image racontant une scène qui aide directement à l’interprétation, contrairement au Tarot de Marseille, dont les arcanes mineurs restent plus abstraits et symboliques.

La diffusion moderne du jeu à 78 cartes dans la pratique contemporaine

Aujourd’hui, la structure à 78 cartes s’est imposée comme la norme dans la quasi-totalité des jeux de tarot divinatoire, qu’ils s’inspirent du Tarot de Marseille, du Rider-Waite-Smith ou du Tarot Thoth conçu par Aleister Crowley, ce dernier intégrant davantage de références à la kabbale, à l’astrologie et à l’alchimie et s’adressant à un public plus expérimenté. Cette stabilité structurelle n’empêche pas une grande diversité d’interprétations : selon les auteurs, les correspondances entre couleurs du tarot et éléments, ou entre arcanes et symboles astrologiques, peuvent varier sensiblement. Cette souplesse explique pourquoi le tarot continue d’être décrit, par la plupart des praticiens contemporains, moins comme un système figé que comme un outil de réflexion où l’intuition du consultant complète la tradition symbolique héritée des siècles précédents.